Concert Mikis Theodorákis par La Badinerie

Le Canto General :

compositions de Mikis Theodorákis sur des poèmes de Pablo Neruda
(Neruda Requiem Aeternam : paroles et musique de Mikis Theodorákis)

Texte original Heredero de Pablo Neruda, 1950, Fundación Pablo Neruda

Ediciones Cátedra, 1a edición 1990, 12a edición 2009, Madrid
Traduction Claude Couffon
Nrf Éditions Gallimard, 1977

L’engagement politique de Neruda et sa capacité à traduire les souffrances et les espoirs de son peuple en poésie ont fait de lui une figure emblématique de la littérature latino-américaine.

La mise en musique du Canto General par Theodorakis a donné une nouvelle dimension à l’œuvre de Neruda.
La musique, avec ses mélodies puissantes et ses chœurs imposants, a contribué à faire connaître le poème à un public plus large, lui conférant une portée universelle.
Elle amplifie l’émotion et la force du message de Neruda, rendant le poème encore plus vibrant et accessible.

Algunas bestias
Vegetaciones
Vienen los pájaros
Voy a vivir
Neruda Requiem Aeternam
Los Libertadores
La United Fruit Co
América insurrecta

 

Algunas bestias – Quelques animaux

Era el crepúsculo de la iguana.

Desde la arcoirisada crestería
su lengua como un dardo
se hundía en la verdura,
el hormiguero monacal pisaba
con melodioso pie la selva,
el guanaco fino como el oxígeno
en las anchas alturas pardas
iba calzando botas de oro,
mientras la llama abría cándidos
ojos en la delicadeza
del mundo lleno de rocío.

Los monos trenzaban un hilo
interminablemente erótico
en las riberas de la aurora,
derribando muros de polen
y espantando el vuelo violeta
de las mariposas de Muzo.

Era la noche de los caimanes,
la noche pura y pululante
de hocicos saliendo del légamo,
y de las ciénagas soñolientas
un ruido opaco de armaduras
volvía al origen terrestre.

El jaguar tocaba las hojas
con su ausencia fosforescente,
el puma corre en el ramaje
como el fuego devorador
mientras arden en él los ojos
alcohólicos de la selva.

Los tejones rascan los pies
del río, husmean el nido
cuya delicia palpitante
atacarán con dientes rojos.

Y en el fondo del agua magna,
como el círculo de la tierra,
está la gigante anaconda
cubierta de barros rituales,
devoradora y religiosa.

C’était le crépuscule de l’iguane.

De sa crête arc-en-ciel,
sa langue, telle un dard,
s’enfonçait dans la verdure,
le moine fourmilier foulait
d’un pied mélodieux la forêt,
le guanaco fin comme l’oxygène,
dans les vastes hauteurs grisâtres
chaussait des bottes d’or
tandis que le lama ouvrait des yeux candides
sur la délicatesse
du monde couvert de rosée.

Les singes tressaient un fil érotique
interminable
sur les rivages de l’aurore,
abattant des murs de pollen
et effrayant le vol violet
des papillons de Muzo.

C’était la nuit des caïmans,
la nuit limpide où pullulaient
les mâchoires hors de la vase,
et du sommeil des marécages
refluait un bruit sourd d’armures
vers l’origine de la terre.

Le jaguar effleurait les feuilles
de son absence phosphorescente,
le puma court dans les branchages
tel un feu dévorant
dans ses yeux flambe,
l’alcoolisme de la jungle.

Les blaireaux grattent les pieds du fleuve
de la rivière, ils hument le nid
et son délice palpitant
que leurs dents rouges attaqueront.

Et au fond de l’eau majestueuse,
voici le cercle de la terre,
l’anaconda géant
tout écaillé de boues rituelles,
dévorateur et religieux.

en 1980, avec Maria Farantouri

Dans le Canto General, la section Algunas Bestias de Pablo Neruda célèbre la faune de l’Amérique du Sud.

Ces poèmes, riches en descriptions imagées et parfois brutales, mettent en lumière la diversité et la puissance de la nature, tout en suggérant une connexion profonde entre l’homme et le monde animal. L’approche de Neruda est à la fois naturaliste, en décrivant les caractéristiques physiques et les comportements des animaux, et symbolique, en utilisant les bêtes pour exprimer des idées sur la liberté, la force, la fragilité, et la lutte pour la survie.

Ce poème offre une représentation saisissante de la forêt amazonienne au crépuscule.
Il dépeint l’interaction de diverses créatures, chacune dotée de caractéristiques distinctes. La langue de l’iguane est dardée comme une arme, les fourmiliers marchent avec une précision rythmique et les sabots dorés du guanaco laissent une trace dans le crépuscule.

Le poème évoque une sensation d’énergie primordiale et l’interdépendance de la vie.
Les caïmans émergent des profondeurs, armés et prêts pour la chasse nocturne. L’absence phosphorescente du jaguar et la poursuite ardente du puma créent une atmosphère à la fois belle et dangereuse. La chasse nocturne incessante des tejones
(les blaireaux) met en lumière les dures réalités de l’écosystème de la forêt tropicale.

L’utilisation de l’imagerie et du symbolisme par Neruda est particulièrement remarquable dans cette œuvre.
Le « círulo de la tierra » fait allusion à la signification ancienne et mystique du serpent. Les « barros rituales » suggèrent le caractère sacré du rôle de l’anaconda dans l’écologie de la forêt tropicale.

Comparé aux autres œuvres de Neruda, ce poème partage sa préoccupation pour le monde naturel et le lien humain avec lui.
Cependant, il se distingue par sa célébration plus explicite des aspects primitifs et sauvages de la forêt tropicale. Le poème reflète la conscience environnementale croissante de son époque, capturant la crainte et l’émerveillement suscités par la riche biodiversité de la forêt amazonienne.

Vegetaciones – Les Végétaux

A las tierras sin nombres y sin números
bajaba el viento desde otros dominios,
traía la lluvia hilos celestes,
y el dios de los altares impregnados
devolvía las flores y las vidas.

Aux terres sans noms et sans chiffres
le vent d’autres domaines descendait,
la pluie apportait des cordons célestes
et le dieu des autels spongieux
restituait les fleurs et les vies.

En la fertilidad crecía el tiempo.

Dans la fertilité le temps croissait.

El jacarandá elevaba espuma
hecha de resplandores transmarinos,
la araucaria de lanzas erizadas
era la magnitud contra la nieve,
el primordial árbol caoba
desde su copa destilaba sangre,
y al Sur de los alerces,
el árbol trueno, el árbol rojo,
el árbol de la espina, el árbol madre,
el ceibo bermellón, el árbol caucho,
eran volumen terrenal, sonido,
eran territoriales existencias.

Le jacaranda haussait une écume
de chatoiements ultramarins,
l’araucaria et ses lances hérissées
était la majesté contre la neige,
l’acajou primordial
distillait du sang du haut de ses branches,
et au Sud des mélèzes,
l’arbre tonnerre, l’arbre rouge,
l’arbre épineux, l’arbre matrice,
le fromager vermillon, l’arbre à caoutchouc,
étaient volume terrestre, étaient son,
existences territoriales.

Un nuevo aroma propagado
llenaba, por los intersticios
de la tierra, las respiraciones
convertidas en humo y fragancia:
el tabaco silvestre alzaba
su rosal de aire imaginario.

Como una lanza terminada en fuego
apareció el maíz, y su estatura
se desgranó y nació de nuevo,
diseminó su harina, tuvo
muertos bajo sus raíces,
y luego, en su cuna, miró
crecer los dioses vegetales.

Arruga y extensión, diseminaba
la semilla del viento
sobre las plumas de la cordillera,
espesa luz de germen y pezones,
aurora ciega amamantada
por los ungüentos terrenales
de la implacable latitud lluviosa,
de las cerradas noches manantiales,
de las cisternas matutinas.

Y aún en las llanuras
como láminas del planeta,
bajo un fresco pueblo de estrellas,
rey de la hierba, el ombú detenía
el aire libre, el vuelo rumoroso
y montaba la pampa sujetándola
con su ramal de riendas y raíces.

Un nouveau parfum propagé
emplissait, par les interstices
de la terre, haleines et souffles
mués en arôme et en fumée :
le tabac sauvage dressait
son rosier d’air imaginaire.

Comme une lance à la pointe de feu
le maïs apparut et sa stature
s’égrena, il renaquit
pour disséminer sa farine, il eut
des morts sous ses racines,
et puis, de son berceau, il regarda
grandir les végétales déités.

Ride, étendue : la graine
du vent se dispersai
sur les plumes des cordillères,
lourde clarté de germe et mamelons,
aurore aveugle qu’allaitaient
les onguents terrestres
de l’implacable latitude sous la pluie,
des nuits obscures, sources vives,
des citernes matutinales.

Et dans les plaines, encore,
lames de la planète,
sous un frais peuplement d’étoiles,
l’ombu, en roi de l’herbe, arrêtait l’air
en liberté, le vol en son murmure,
il montait la pampa et la domptait
avec sa longe branchue, brides et racines.

América arboleda,
zarza salvaje entre los mares,
de polo a polo balanceabas,
tesoro verde, tu espesura.

Amérique forestière,
ronce sauvage entre les mers,
d’un pôle à l’autre tu berçais
ton trésor vert, tes frondaisons.

Germinaba la noche
en ciudades de cáscaras sagradas,
en sonoras maderas,
extensas hojas que cubrían
la piedra germinal, los nacimientos.

Útero verde, americana
sabana seminal, bodega espesa,
una rama nació como una isla,
una hoja fue forma de la espada,
una flor fue relámpago y medusa,
un racimo redondeó su resumen,
una raíz descendió a las tinieblas.

La nuit germait
en villes d’écorces sacrées,
en bois sonores,
en grandes feuilles qui couvraient
la pierre germinale, les naissances.

Utérus vert, savane
américaine et séminale, cave épaisse,
une branche naquit à l’image d’une île,
une feuille emprunta la forme de l’épée,
une fleur fut éclair et telle une méduse
une grappe arrondit son résumé,
une racine descendit vers les ténèbres.

Le poème Vegetaciones de Pablo Neruda, est une célébration de la nature et de la terre américaine.
Il décrit la nature comme une force vivante et puissante, un « trésor vert » qui renferme une énergie vitale et créatrice. Le poème fait l’éloge de la nature sauvage et luxuriante, et établit un lien profond entre la nature et l’identité de l’Amérique.

Il met en lumière la beauté et la puissance de la nature, en particulier de la végétation, comme symbole de la force vitale et de la résistance.
La nature comme source de vie : Neruda utilise des images fortes pour décrire la végétation comme une force créatrice et génératrice de vie.
Il parle de « dieux végétaux », de « pierres germinales » et de « naissances ».

L’Amérique comme terre luxuriante : Le poème met en valeur la richesse et la diversité de la végétation américaine, la décrivant comme une « arboleda » et un « trésor vert ».

L’homme et la nature : Le poème établit un lien étroit entre l’homme et la nature, suggérant que la nature est une partie intégrante de l’identité américaine et de l’expérience humaine.
Le poème invite à la protection de cet environnement et à la reconnaissance de sa valeur.
Le poème met en avant la beauté simple et brute de la nature, en contraste avec la complexité et la violence du monde moderne.

Vegetaciones est un poème qui célèbre la nature comme une force vitale, un symbole de l’identité américaine et une source d’inspiration pour l’homme.

Vienen los pájaros – Les oiseaux surgissent

Todo era vuelo en nuestra tierra.

Como gotas de sangre y plumas
los cardenales desangraban el amanecer de Anáhuac.

El tucán era una adorable caja de frutas barnizadas,
el colibrí guardó las chispas originales del relámpago
y sus minúsculas hogueras ardían en el aire inmóvil.

Tout était vol sur notre terre.

En gerbes de sang et de plumes,
Les passereaux écarlates saignaient l’aube d’Anahuac.

Vénérable, le toucan était une châsse de fruits vernis,
Le colibri gardait l’éclat originel de l’éclair

et ses minuscules brasiers resplendissaient dans l’air immobile.

Los ilustres loros llenaban la profundidad del follaje
como lingotes de oro verde recién salidos de la pasta
de los pantanos sumergidos.

Y de sus ojos circulares miraba una argolla amarilla,
vieja como los minerales.

Les illustres perroquets foisonnaient dans la profondeur du feuillage,
tels des lingots d’un vert mordoré à peine issus des bourbeux
marais submergés.

Et, les yeux ronds, ils prenaient pour mire un anneau jaune vieux
comme les minéraux.

Todas las águilas del cielo nutrían su estirpe sangrienta
en el azul inhabitado,
y sobre las plumas carnívoras volaba encima del mundo
el cóndor, rey asesino, fraile solitario del cielo,
talismán negro de la nieve, huracán de la cetrería.

Tous les aigles célestes nourrissaient leur sanglante progéniture
dans l’azur inhabité
et, par-dessus leurs plumes carnivores,
au firmament
volait le condor, monarque assassin, ermite du ciel,
talisman noir de la neige, ouragan de la fauconnerie.

La ingeniería del hornero hacía del barro fragante
pequeños teatros sonoros donde aparecía cantando.

El atajacaminos iba dando su grito humedecido a la orilla de los cenotes.

La torcaza araucana hacía ásperos nidos matorrales
donde dejaba el real regalo de sus huevos empavonados.

L’ingéniosité du fournier campait, construits d’argile parfumée,
des petits théâtres sonores où il apparaissait en chantant.

L’engoulevent promenait son cri humecté
à la lisière des puits caverneux.

Le ramier araucan bâtissait d’âpres nids broussailleux,
Où il laissait le royal cadeau de ses noirs oeufs bleutés.

La loica del Sur, fragante, dulce carpintera de otoño,
mostraba su pecho estrellado de constelación escarlata,
y el austral chingolo elevaba su flauta recién recogida de la eternidad del agua.

L’oiseau chanteur du Sud, odorant, doux charpentier d’automne,
montrait sa gorge étoilée d’une
constellation écarlate,
et le chingolo austral élevait sa flûte
fraîchement recueillie dans
l’éternité de l’eau.

Mas, húmedo como un nenúfar
el flamenco abría sus puertas de sonrosada catedral,
y volaba como la aurora,
lejos del bosque bochornoso donde cuelga la pedrería del quetzal,
que de pronto despierta, se mueve, resbala y fulgura y hace volar su brasa virgen.

Quant à lui, aussi humide qu’un nénuphar,
Le flamant ouvrait ses portes de cathédrale rosée
et prenait son envol d’aurore,
loin du bois suffocant émaillé de joyaux du quetzal qui,
sitôt éveillé, s’anime, s’efface et fulgurant fait voler sa braise vierge.

Vuela una montaña marina hacia las islas,
una luna des aves que van hacia el Sur,
sobre las islas fermentadas del Perú.

Une montagne marine fait voile vers les îles,
une lune d’oiseaux migre vers le Sud,
par-dessus les îles fermentées du Pérou.

Es un rio de sombra,
es un cometa de pequeños corazones innumerables
que oscurecen el sol del mundo
como un astro de cola espesa palpitando hacia el archipiélago.

C’est un fleuve d’ombre vivant,
c’est une comète de petits cœurs innombrables
qui obscurcissent le soleil du monde,
tel un astre à la traîne empesée palpitant vers l’archipel.

Live From Athens / 1975, avec Maria Farantouri

Le poème Vienen los pájaros décrit un monde où le vol est omniprésent, où les oiseaux de toutes sortes peuplent le ciel et la terre. Le poème célèbre la beauté et la diversité du monde des oiseaux, tout en évoquant la force et la puissance de la nature.

L’omniprésence du vol : le poème s’ouvre sur une affirmation forte : « Tout était vol sur notre terre ». Cette phrase établit le vol comme une caractéristique essentielle de ce monde décrit par Neruda.

La diversité des oiseaux : Neruda décrit avec précision et poésie une variété d’oiseaux, des cardinaux aux toucans, des colibris aux perroquets, des aigles au condor. Chaque oiseau est décrit avec des images fortes et originales, soulignant leur individualité et leur beauté.

Les images poétiques : le poème regorge d’images vives et colorées, comme « les cardinaux écarlates saignaient l’aube d’Anáhuac » ou « les perroquets étaient comme des lingots d’or vert ». Ces images contribuent à la richesse sensorielle du poème et à la force de sa description du monde.

La nature comme source d’inspiration : le poème célèbre la nature et sa puissance, notamment à travers la description du condor, « roi assassin, frère solitaire du ciel, talisman noir de la neige, ouragan de la fauconnerie ». Cette description met en valeur la force et la majesté de la nature, mais aussi sa part de mystère et de danger.

L’engagement de Neruda : comme souvent dans le Canto General, Neruda utilise la description de la nature pour exprimer son engagement politique et social. En décrivant la beauté et la puissance du monde, il appelle à la protection de la nature et à la défense des peuples opprimés.

En résumé, Vienen los pájaros est un poème qui célèbre la beauté et la diversité du monde des oiseaux, tout en exprimant l’engagement politique et social de Pablo Neruda, qui voit dans la nature une source d’inspiration et un symbole de la lutte pour la liberté et la justice.

Voy a vivir – Je vais vivre

Yo no voy a morirme.

Salgo ahora
en este día lleno de volcanes
hacia la multitud, hacia la vida.

Aquí dejo arregladas estas cosas.

hoy que los pistoleros se pasean
con la cultura occidental en brazos,
con las manos que matan en España
y las horcas que oscilan en Atenas
y la deshonra que gobierna a Chile

y paro de contar.

Aquí me quedo

con palabras y pueblos y caminos
que me esperan de nuevo, y que golpean
con manos consteladas en mi puerta.

Je ne vais pas mourir.

Je pars
en ce jour rempli de volcans
vers l’homme en foule, vers la vie.

J’ai tout réglé. Je laisse tout ceci en ordre

aujourd’hui que les gangsters se promènent
avec dans les bras la culture occidentale,
avec des mains qui assassinent en Espagne
et des gibets qui se balancent sur Athènes
et le déshonneur qui gouverne le Chili.

Je cesse de conter.

Me voici

avec des mots, des peuples, des chemins
qui à nouveau m’attendent, et dont les mains
constellées frappent à ma porte.

Voy a vivir – Un cri de vie :

Le titre, « Je vais vivre », est un véritable acte de foi, une affirmation puissante de sa volonté de vivre et de s’engager.

Le poème est écrit dans un contexte de troubles politiques et sociaux, notamment en Espagne et au Chili, où la culture occidentale est associée à la violence et à l’oppression.
Neruda rejette la mort sous toutes ses formes, qu’elle soit physique (les « gangsters » et les « échafauds ») ou symbolique (la passivité et le renoncement).

Le poème est une déclaration de son engagement politique, une façon de dire qu’il ne se laissera pas intimider par la violence et l’injustice.
L’auteur exprime son amour pour la vie, pour le monde et pour son peuple. Il veut vivre pleinement, malgré les difficultés.

Le style est simple, accessible, mais puissant, avec des images fortes et des métaphores percutantes.

Voy a vivir est un poème vibrant de vie et d’espoir, un témoignage de la force de l’esprit humain face à l’adversité.
C’est un appel à l’action, à la lutte pour un monde meilleur, et à l’amour de la vie sous toutes ses formes.

Neruda Requiem Aeternam

Neruda Requiem Æternam.

Lacrima yá tous zontanous
Amérika skláva
Sklávi óli ilai

Lákrimosa

I soun osternós ilios
Tóra kivermoún náni,
Orfánepse igi.

Neruda Requiem Æternam.

Neruda Requiem Æternam.

Larmes pour les vivants
Amérique esclave,
Esclaves sont les peuples

Lacrimosa (torrent de larmes)

Tu étais le dernier soleil
Maintenant règnent les nains,
la Terre est orpheline.

Neruda Requiem Æternam.

Souffrant d’un cancer de la prostate, Pablo Neruda meurt le 23 septembre 1973 dans une clinique de Santiago du Chili. Le dissident poète communiste disparaît donc douze jours après le coup d’état d’Augusto Pinochet.

Suite au coup d’état du 11 septembre 1973 et à l’assassinat du Président Allende, il meurt 10 jours après son ami. Les milliers de Chiliens qui accompagnaient le poète au cimetière, entourés et escortés de la police secrète et des soldats en armes criaient :
« Camarada Pablo Neruda, Presente ! Ahora y siempre ! ».

 

Le mystère de la mort de Pablo Neruda

Disparu dans les premiers jours du régime d’Augusto Pinochet, le célèbre poète chilien est-il vraiment décédé d’un cancer ou bien a-t-il été assassiné par les militaires ? Retour sur cinquante ans d’enquête autour d’un des plus grands mystères de la dictature chilienne.

Le propos. Souffrant d’un cancer de la prostate, Pablo Neruda meurt le 23 septembre 1973 dans une clinique de Santiago du Chili. Le dissident poète communiste disparaît donc douze jours après le coup d’état d’Augusto Pinochet. Coïncidence ? De nombreux observateurs de l’époque ne veulent pas le croire.

Pour eux, pas de doute, Pablo Neruda a été assassiné par les militaires de la dictature quelques jours avant qu’il parte au Mexique où il aurait pu incarner l’opposition au régime. L’autrice retrace ainsi les différentes étapes de l’enquête : de l’analyse du certificat de décès, à l’exhumation du corps, jusqu’à l’ouverture d’une information judiciaire en 2011.

L’intérêt. L’enquête replonge dans les heures noires de la dictature chilienne en interrogeant des acteurs clés de l’époque, dont l’ancien chauffeur de Pablo Neruda, Manuel Araya, toujours vivant. Il témoigne ainsi de l’homme qui a été son patron, prix Nobel de littérature en 1971 et immense personnalité culturelle du Chili. Cet ouvrage est également la preuve que, malgré plusieurs enquêtes approfondies, le Chili continue de rencontrer de nombreuses difficultés à faire toute la lumière sur les sombres années de son histoire.

Par Marion Torquebiau
Publié le 7 déc. 2023

Los Libertadores – Les Libérateurs

Aquí viene el árbol, el árbol
de la tormenta, el árbol del pueblo.

De la tierra suben sus héroes
como las hojas por la savia,
el viento estrella los follajes
de muchedumbre rumorosa,
hasta que cae la semilla
del pan otra vez a la tierra.

Voici venir l’arbre, c’est l’arbre
de l’orage, l’arbre du peuple.

Ses héros montent de la terre
comme les feuilles par la sève,
et le vent casse les feuillages
de la multitude grondante,
alors la semence du pain
retombe enfin dans le sillon.

Aquí viene el árbol, el árbol
nutrido por muertos desnudos,
muertos azotados y heridos,
muertos de rostros imposibles,
empalados sobre una lanza,
desmenuzados en la hoguera,
decapitados por el hacha,
descuartizados a caballo,
crucificados en la iglesia.

Voici venir l’arbre, c’est l’arbre
nourri par des cadavres nus,
des morts fouettés et estropiés,
des morts aux visages troublants,
empalés au bout d’une lance,
recroquevillés dans les flammes,
décapités à coups de hache,
écartelés par les chevaux
ou crucifiés dans les églises.

Aquí viene el árbol, el árbol
cuyas raíces están vivas,
sacó salitre del martirio,
sus raíces comieron sangre
y extrajo lágrimas del suelo:
las elevó por sus ramajes,
las repartió en su arquitectura.

Fueron flores invisibles,
a veces, flores enterradas,
otras veces iluminaron
sus pétalos, como planetas.

Voici venir l’arbre, c’est l’arbre
dont les racines sont vivantes,
il a pris l’engrais du martyre,
ses racines ont bu du sang,
au sol il a puisé des larmes
qui par ses branches sont montées
parsemant son architecture.

Elles furent fleurs, quelquefois
invisibles, fleurs enterrées,
d’autres fois elles allumèrent
leurs pétales, comme des planètes.

Y el hombre recogió en las ramas
las caracolas endurecidas,
las entregó de mano en mano
como magnolias o granadas
y de pronto, abrieron la tierra,
crecieron hasta las estrellas.

Et l’homme cueillit sur les branches
les corolles aux parois durcies,
il les tendit de main en main
tels des magnolias, des grenades,
et brusquement, ouvrant la terre,
elles grandirent jusqu’au ciel.

Éste es el árbol de los libres.

El árbol tierra, el árbol nube,
el árbol pan, el árbol flecha,
el árbol puño, el árbol fuego.

Lo ahoga el agua tormentosa
de nuestra época nocturna,
pero su mástil balancea
el ruedo de su poderío.

C’est lui, l’arbre des hommes libres.

L’arbre terre, l’arbre nuage,
l‘arbre pain, l’arbre sarbacane,
l‘arbre poing, l’arbre feu ardent.

Inondé par l’eau tempétueuse
de notre époque de ténèbres,
son mât décrit dans le roulis
les arènes de sa puissance.

Otras veces, de nuevo caen
las ramas rotas por la cólera
y una ceniza amenazante
cubre su antigua majestad:
así pasó desde otros tiempos,
así salió de la agonía
hasta que una mano secreta,
unos brazos innumerables,
el pueblo, guardó los fragmentos,
escondió troncos invariables.

Y sus labios eran las hojas
del inmenso árbol repartido,
diseminado en todas partes,
caminando con sus raíces.

Éste es el árbol, el árbol
del pueblo, de todos los pueblos
de la libertad, de la lucha.

D’autres fois la colère brise
les branches qui tombent à nouveau
et une cendre menaçante
couvre sa vieille majesté :
ainsi franchit-il d’autres temps
et sortit-il de l’agonie,
jusqu’au moment où une main
secrète, des bras innombrables,
le peuple, en garda les fragments
et cacha des troncs immuables.

Ses lèvres étaient alors les feuilles
de l’immense arbre réparti,
disséminé de tous côtés,
qui marchait avec ses racines.

Voici venir l’arbre, c’est lui
l’arbre du peuple, tous les peuples
de la liberté, de la lutte.

Asómate a su cabellera:
toca sus rayos renovados:
hunde la mano en las usinas
donde su fruto palpitante
propaga su luz cada día.

Levanta esta tierra en tus manos,
participa de este esplendor,
toma tu pan y tu manzana,
tu corazón y tu caballo
y monta guardia en la frontera,
en el límite de sus hojas.

Montre-toi dans sa chevelure :
palpe ses rayons restitués :
plonge la main dans les usines,
là même où son fruit palpitant
chaque jour répand sa lumière.

Lève dans tes mains cette terre,
unis-toi à cette splendeur,
emporte ton pain et ta pomme,
ton cœur aussi et ton cheval
et monte la garde aux frontières.
aux confins de sa frondaison.

Defiende el fin de sus corolas,
comparte las noches hostiles,
vigila el ciclo de la aurora,
respira la altura estrellada,
sosteniendo el árbol, el árbol
que crece en medio de la tierra.

Défends le but de ses corolles,
partage les nuits ennemies
veillant au cycle de l’aurore,
respire la cime étoilée,
en protégeant l’arbre, cet arbre
qui pousse au milieu de la terre.

Los Libertadores, comme le reste du Canto General, témoigne de l’engagement politique de Neruda, de sa solidarité avec les peuples opprimés et de sa vision d’une Amérique latine unie dans sa lutte pour la liberté.
Neruda allie dans son écriture la beauté des paysages et la violence de l’histoire, la tendresse et l’imprécation, la simplicité et la véhémence.

Theodorakis, connu pour son engagement politique et sa musique populaire grecque, donne une nouvelle vie à Los Libertadores en créant un oratorio qui met en valeur la force poétique du texte.
Il utilise un chœur antique, omniprésent, pour mettre en avant l’essentiel des poèmes de Neruda. Les solistes, quant à eux, clarifient le texte et mettent en exergue les thèmes importants.

Los Libertadores est un exemple de la collaboration artistique entre Neruda et Theodorakis, où la poésie engagée du premier rencontre la puissance musicale du second pour créer une œuvre d’art engagée et émouvante.

La United Fruit Co – La United Fruit Company

Cuando sonó la trompeta, estuvo
todo preparado en la tierra,
y Jehová repartió el mundo
a Coca-Cola Inc., Anaconda,
Ford Motors, y otras entidades:

la Compañía Frutera Inc.
se reservó lo más jugoso,
la costa central de mi tierra,
la dulce cintura de América.

Bautizó de nuevo sus tierras
como “Repúblicas Bananas”,
y sobre los muertos dormidos,
sobre los héroes inquietos
que conquistaron la grandeza,
la libertad y las banderas,
estableció la ópera bufa:

enajenó los albedríos
regaló coronas de César,
desenvainó la envidia, atrajo
la dictadora de las moscas,
moscas Trujillos, moscas Tachos,
moscas Carías, moscas Martínez,
moscas Ubico, moscas húmedas
de sangre humilde y mermelada,
moscas borrachas que zumban
sobre las tumbas populares,
moscas de circo, sabias moscas
entendidas en tiranía.

Entre las moscas sanguinarias
la Frutera desembarca,
arrasando el café y las frutas,
en sus barcos que deslizaron
como bandejas el tesoro
de nuestras tierras sumergidas.

Mientras tanto, por los abismos
azucarados de los puertos,
caían indios sepultados
en el vapor de la mañana:

un cuerpo rueda, una cosa
sin nombre, un número caído,
un racimo de fruta muerta
derramada en el pudridero.

Lorsque la trompette sonna
tout était déjà prêt sur terre.
Jéhovah répartit le monde
entre Coca-Cola, Anaconda,
Ford Motors, et autres cartels :

la Compagnie Fruitière
se réserva le plus juteux,
le Centre côtier de ma terre,
la douce hanche américaine.

Elle rebaptisa ses terres
en « Républiques Bananières »,
et sur les morts en leur sommeil,
sur les héros pleins d’inquiétude
qui avaient conquis la grandeur,
la liberté et les drapeaux,
elle instaura l’opéra bouffe :

elle aliéna l’initiative,
offrit des trônes de Césars,
dégaina l’envie, attira
la dictature des diptères,
mouches Trujillo et Tachos,
mouches Carias et Martinez,
mouches Ubico, mouches humides
d’humble sang et de confiture,
mouches soûlardes qui bourdonnent
sur les tombes du peuple, mouches
de chapiteau, mouches savantes,
mouches expertes en tyrannie.

Parmi les mouches sanguinaires
la cie Fruitière jette son ancre,
amoncelant fruits et café
dans ses bateaux qui glissent tels
des plateaux portant le trésor
de nos campagnes submergées.

Pendant ce temps, dans les abîmes
aux relents de sucre des ports,
des indiens tombaient enterrés
dans la vapeur du petit jour :

un corps qui roule, un petit rien
ans nom, un numéro à terre,
une grappe de fruit sans vie
répandue dans le pourrissoir.

Dans ce poème, Neruda condamne la United Fruit Company pour son exploitation de l’Amérique latine. Il dépeint le revers du commerce de la banane et ses conséquences sur les citoyens. Ce faisant, il suggère que les États-Unis exploitent la misère et la dégradation des peuples latino-américains par cette entreprise destructrice.
La United Fruit Company est également devenu le titre du recueil dans lequel il a été inclus, publié au Mexique en 1950.

Dans une préface, Neruda écrit :

« Les explications et les confessions d’amour, de rage et d’espoir contiennent des thèmes plus sérieux ; leur but n’est pas de me décharger, mais d’explorer la blessure noire, rance et pourtant belle de mon mystérieux pays. »

Compilés à une époque de profonds changements, tant intérieurs qu’extérieurs, ces poèmes se concentrent sur plusieurs facettes plus spécifiques de l’expérience générale de la conquête de l’Amérique latine.
Le titre suggère un commentaire sur le rôle envahissant des États-Unis, généralement représentés par la United Fruit Company.

La United Fruit Company a été publié pour la première fois en 1939 dans le recueil de Neruda « Vingt poèmes d’amour et un chant de désespoir ».

Durant son existence, l’entreprise s’est fortement impliquée dans la politique latino-américaine et ses actions ont conduit certains à proposer des cursus universitaires entièrement nouveaux.
L’entreprise exerçait une forte influence sur de nombreux pays d’Amérique latine et était souvent accusée d’intimidation politique et de manipulation des gouvernements.

Malgré ces lourdes accusations, elle n’a jamais été reconnue coupable.
En 1970, Neruda a exprimé sa profonde déception face au cours de l’histoire passée, l’Amérique latine ayant accepté des entreprises à visée capitaliste.

Tout au long de sa vie, Neruda a aspiré au changement.
Il a légué dans son testament la consigne de transformer sa maison en une sorte de sanctuaire pour les artistes et de placer des « livres élémentaires du communisme » dans les maisons de la région d’Isla Negra. Cet espoir de changement, nourri tout au long de sa vie, est probablement la cause de son enthousiasme pour l’écriture de ce poème.

La United Fruit Company était une entreprise américaine du début du XXe siècle impliquée dans une vaste mécanisation impérialiste.
Elle est connue pour son rôle important dans les pays d’Amérique centrale comme le Guatemala, le Costa Rica, le Honduras, le Nicaragua, ainsi que dans les Caraïbes.
La United Fruit Company a acquis d’immenses terres au Guatemala pour y planter des fruits tropicaux destinés à des millions d’Américains.
Le fruit le plus cultivé est la banane. Sa production exige une main-d’œuvre considérable, ce qui a entraîné le déplacement de la plupart des agriculteurs.

Vient ensuite l’abolition du servage pour dettes, qui obligeait les travailleurs à travailler pour rembourser un prêt ou une dette sans être rémunérés, ce qui constituait une forme d’esclavage.
La United Fruit Company utilisait essentiellement ce type d’esclavage pour forcer les autochtones à travailler dans les champs.
Lorsque l’entreprise a imposé une augmentation de l’impôt foncier, la colère des Guatémaltèques a explosé, ce qui explique en partie pourquoi United Fruit a réorienté ses activités vers le Costa Rica.

Ce n’est qu’à la fin des années 1930 que le gouvernement guatémaltèque, de plus en plus exaspéré par l’épuisement des ressources du pays, élabora des stratégies pour les récupérer.

Au Costa Rica, La United Fruit Company dépensa des millions de dollars pour sensibiliser la population aux avantages de sa présence, par le biais de campagnes de propagande et de publicité. À un moment donné, des responsables de l’entreprise rencontrèrent même le président Figueres pour lui suggérer qu’« en raison de la crise économique mondiale, l’entreprise devrait prendre le contrôle du gouvernement » (Gudger).
La United Fruit Company essuya finalement un revers majeur au Costa Rica avec l’avènement de la loi Latifundia. JW déclara : « Je crois que la loi Latifundia nous a fait plus de mal que tout autre événement de notre histoire au Costa Rica »
(Gudger). Malgré ces mesures, la United Fruit Company comprit que l’avenir de son entreprise était bel et bien compromis.

Elle se tourna donc vers son bien le plus précieux et le lieu où son influence était considérée comme la plus profonde : le Honduras. C’est ici qu’United Fruit a pu exaspérer la population et le gouvernement plus que partout ailleurs, à tel point que toute l’histoire de la région tournait autour de l’entreprise.

Pablo Neruda est né en 1904 à Parral, au Chili.
Il était bien informé des activités de l’entreprise sur la souveraineté nationale des pays d’Amérique latine, et il était également conscient de la manière dont le gouvernement américain intervenait pour « assister » momentanément, puis immédiatement, les entreprises ayant des intérêts en Amérique latine.

Neruda a vécu l’expérience directe de l’impérialisme à Ceylan, où il a été nommé consul honoraire.
C’est là qu’il a pu observer comment United Fruit et d’autres entreprises parvenaient à prendre le contrôle des pays d’Amérique latine en exploitant leurs ressources et en obligeant les gens à travailler pour des salaires extrêmement bas afin de survivre. Cet événement à Ceylan a permis à Pablo Neruda de prendre conscience d’incidents similaires en Amérique latine et d’écrire le poème
La United Fruit Company à la fin de sa vie.

En racontant les expériences des différentes nations et les tragédies de son peuple, Pablo Neruda met en lumière divers exemples à travers le monde de l’influence négative des entreprises fruitières comme l’UF sur la culture, les ressources et le développement de nombreuses nations jusqu’aux sociétés modernes.

América insurrecta – L’Amérique insurgée

Nuestra tierra, ancha tierra, soledades,
se pobló de rumores, brazos, bocas.

Una callada sílaba iba ardiendo,
congregando la rosa clandestina,
hasta que las praderas trepidaron
cubiertas de metales y galopes.

Notre terre, ample terre, solitudes,
se peupla de rumeurs, de bras, de bouches.

Une syllabe muette qui brûlait
y rassemblait la rose clandestine,
jusqu’au jour où les prairies trépidèrent
couvertes de métaux et de galops.

Fue dura la verdad como un arado.

La vérité fut dure comme une charrue.

Rompió la tierra, estableció el deseo,
hundió sus propagandas germinales
y nació en la secreta primavera.

Fue callada su flor, fue rechazada
su reunión de luz, fue combatida
la levadura colectiva, el beso
de las banderas escondidas,
pero surgió rompiendo las paredes,
apartando las cárceles del suelo.

Elle rompit la terre, établit le désir,
enfouit ses propagandes germinales
et naquit durant le printemps secret.

Sa fleur fut silencieuse, repoussée
sa grappe de lumière, combattue
le levain collectif, le baiser des drapeaux cachés,
mais elle surgit lézardant les murs,
écartant les geôles du sol.

El pueblo oscuro fue su copa,
recibió la substancia rechazada,
la propagó en los límites marítimos,
la machacó en morteros indomables.

Y salió con las páginas golpeadas
y con la primavera en el camino.

Hora de ayer, hora de mediodía,
hora de hoy otra vez, hora esperada
entre el minuto muerto y el que nace,
en la erizada edad de la mentira.

Et le peuple obscur fut sa coupe,
il reçut la substance refoulée,
la propagea jusqu’aux limites de la mer,
il la pila dans des mortiers irréductibles.

Et il sortit avec ses pages martelées
et avec le printemps sur le chemin.

Heure d’hier, heure méridienne, heure
à nouveau d’aujourd’hui, heure attendue
entre la minute morte et celle qui naît,
à l’âge hérissé du mensonge.

Patria, naciste de los leñadores,
de hijos sin bautizar, de carpinteros,
de los que dieron como un ave extraña
una gota de sangre voladora,
y hoy nacerás de nuevo duramente
desde donde el traidor y el carcelero
te creen para siempre sumergida.

Patrie, tu fus engendrée par les bûcherons,
par les enfants non baptisés, les charpentiers,
par ceux-là qui donnèrent, tel un oiseau étrange,
une goutte de sang ailé,
et aujourd’hui tu vas renaître durement,
de ce lieu où le renégat et le geôlier
te croient à jamais submergée.

Hoy nacerás del pueblo como entonces.

Aujourd’hui comme alors tu vas naître du peuple.

Hoy saldrás del carbón y del rocío.

Hoy llegarás a sacudir las puertas
con manos maltratadas, con pedazos
de alma sobreviviente, con racimos
de miradas que no extinguió la muerte,
con herramientas hurañas
armadas bajo los harapos.

Aujourd’hui tu vas sortir du charbon, de la rosée.

Tu vas venir secouer les portes
avec des mains meurtries, des bribes
d’âme survivante, des grappes
de regards que la mort n’a pas éteintes,
avec aussi de durs outils
armés sous les haillons.

América insurrecta dépeint la lutte des peuples d’Amérique latine contre l’oppression et l’injustice, célébrant leur soif de liberté et leur résistance.
L’analyse de ce poème révèle un appel vibrant à l’action, une glorification de la force populaire et une dénonciation de la domination étrangère et des régimes autoritaires.
Le poème est un hymne à la révolte, où les opprimés se lèvent pour briser leurs chaînes.

Les images de « rumeurs » se transformant en « galops » et de « drapeaux » cachés surgissant pour « fissurer les murs des prisons » illustrent cette transformation de la passivité à l’action.
Neruda met en valeur le pouvoir du peuple, capable de renaître de ses cendres, de se forger une nouvelle identité à partir de la « terre », du « charbon » et de la « rosée ». Il souligne l’importance de l’unité populaire dans la lutte pour la liberté.

Dénonciation de l’oppression : Le poème critique vivement l’oppression, qu’elle soit d’origine coloniale ou due à des régimes autoritaires. Il dénonce les « bûcherons » et les « charpentiers » qui, dans le passé, ont contribué à la construction d’un système oppressif, mais qui, aujourd’hui, peuvent aussi être les artisans d’une nouvelle société.

Neruda utilise un langage puissant et imagé pour évoquer la lutte et la résilience du peuple latino-américain.
Les images de la nature (« prairies », « mer ») contrastent avec celles de la violence et de la répression (« bûcherons », « charpentiers »).

Rythme et musicalité : Le poème possède un rythme dynamique, presque incantatoire, qui invite à la participation et à l’action.

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